LITTERATURE


Critique littéraire


-197226-


L'ITINERAIRE DE PARIS A JERUSALEM DE CHATEAUBRIAND : l'invention du voyage romantique / Alain Guyot, Roland Le Huenen
Paris : Publications de l'université de Paris- Sorbonne, 2006. - 310 p. ; 21 x 15. - (En toutes lettres) Notes bibliogr. Bibliogr. p. 299-310. - 840.9 Littérature en français. Histoire et critique. - ISBN 2-84050-472-3 : 12 €
Chateaubriand, François René de (1768-1848) : Récits de voyages : Histoire et critique - Chateaubriand, François-René de (1768-1848). Itinéraire de Paris à Jérusalem - Voyages : Dans la littérature – Romantisme (mouvement littéraire)

Dans l'introduction à leur étude littéraire, Alain Guyot et Roland Le Huenen reconnaissent avoir souhaité réparer une injustice vis-à-vis de ce qu'ils considèrent comme Le grand texte fondateur du voyage romantique, en lui consacrant chacun un volet particulier d'une exploration très détaillée qui se révèle au final une véritable dissection textuelle. Pour ces deux enseignants chercheurs, Chateaubriand serait donc, avec L'Itinéraire de Paris à Jérusalem, « ouvrage singulier qui n'en a pas fini de révéler ses secrets », à l'origine de l'invention du voyage romantique en ce sens qu'il inaugure avec cette œuvre le « récit de voyage d'écrivain » en tant que tel, se différenciant, par une relation plus libre et ouverte, des narrations antérieures, notamment celles du XVIIIe siècle dues à des spécialistes, au caractère informatif savant. Ce postulat de nouveauté leur fait ainsi aborder successivement le récit sous deux angles complémentaires. Celui de l'unité et de la cohésion narrative tout d'abord : « le divers et l'unité ou les méandres d'une écriture » pour reprendre le titre donné par Alain Guyot à sa contribution. L'analyse des préfaces de diverses éditions (première, troisième et celle des éditions Ladvocat pour les œuvres complètes) lui permet de mettre en lumière les justifications successives d'un projet ambivalent : du rôle de fondateur d'un genre nouveau à celui de pèlerin-croisé, en passant par l'étape de la justification, ambiguë voire contradictoire, des limites de son érudition. Mais Chateaubriand s'échappe des contraintes inhérentes au genre viatique classique ou se les réapproprie et donne ainsi une cohésion à son récit composite au prix d'une stratégie multiple de montages, d'escamotages et/ou d'intégration (des discours savant et réflexif), de contaminations (par le discours des ruines et la satire) et de détournements (le dévoiement des descriptions urbaines, notamment de Constantinople ; les nombreuses analogies avec le voyage nord-américain). L'œuvre « a donc été l'objet des soins les plus attentifs de son auteur » comme en témoignent encore également ses réécritures préparatoires en strates (Journal de Jérusalem, articles du Mercure de France et les Martyrs) ou les variations stylistiques au service d'une unité tonale, d'une dimension autobiographique, d'une quête de la tension dramatique ou du rendu impressif. Roland Le Huenen démontre, quant à lui, dans un second temps le rapport plus qu'existentiel et fantasmé qu'entretient Chateaubriand avec l'histoire. Pour ce dernier, dans une histoire faite à la fois de répétitions et d'évolution non linéaire, l'historien est certes autant un témoin érudit aux sources documentaires nombreuses qu'un critique incorruptible recourant à l'ensemble des procédés expressifs dont il peut disposer : citations, notes et digressions. Mais l'écrivain se fait aussi philosophe, discourant sur soi au travers de l'inversion de l'Autre dans une vision toutefois idéologique et manichéenne dominée par la religion et où est constamment ressassé le passé. Il invente aussi une écriture nouvelle du voyage - dont les lieux sont des signes donnés en déchiffrement - largement autobiographique où transparaissent le moi, la mémoire et la mélancolie et qui s'enracine et s'épanouit dans une thématique des ruines en dynamique, afin de mieux faire converger le sujet et l'histoire, bref de créer le monument chateubriandien.
Enseignants et chercheurs