LITTERATURE
Critique littéraire
-197223-
LES SONGES DE CLIO : fiction et histoire sous l'ancien Régime / textes
rassemblés et éd. par Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren,
Thierry Belleguic
Sainte-Foy (Québec, Canada) : Presses de l'université Laval, 2006.
- 645 p. ; 23 x 16. - (les Collections de la République des Lettres. Symposiums)
Notes bibliogr. Bibliogr. à la fin de chaque chap. 801 Critique littéraire.
ISBN 2-7637-8338-4 : 26 €
On sait comment Diogène s'y prit pour ridiculiser les disciples de Platon
qui avaient défini l'homme comme un animal à deux pattes sans plumes. À vrai
dire, les définitions sont plus nombreuses qu'il y paraît. On pourrait
dire que l'homme est la seule créature à pratiquer le massacre
planifié de ses semblables ou, de manière moins sombre, qu'il est
le seul à garder mémoire de son passé collectif. L'être
humain vit avec l'Histoire, pour le meilleur ou le pire. Il a fallu bien du temps
pour que l'écriture historique se dégageât des mythes fondateurs
; il fallut bien du temps pour que l'on s'aperçût qu'elle comporte
souvent une part de fiction (destinée parfois à suppléer
aux lacunes de la chronique) et que l'on songeât à une histoire « objective »,
dégagée de tous les points de vue partisans, de toutes les contingences...
et destinée à demeurer un rêve. Les périodes pré-moderne
et moderne furent le laboratoire de ces nouveaux modes d'écriture. Historien
autant que courtisan, Voltaire incarne les contradictions d'une histoire qui
hésite entre l'inamovible vérité, la nécessaire prudence
et l'indispensable flatterie. Colligé par Sabrina Vervacke, Eric Van der
Schueren et Thierry Belleguic, Les Songes de Clio : fiction et histoire sous
l'Ancien Régime donne à lire les actes d'un colloque tenu à Québec
au mois d'octobre 2001. On sait que les colloques se multiplient de manière
exponentielle et que leurs actes laissent souvent le lecteur sur sa faim. De
même que, plus il y a de ventres affamés, moins il y a de nourriture,
on pourrait dire que plus il y a de colloques, moins on y trouve à penser. À l'érudit
famélique, ce volume offre au contraire des mets abondants, variés,
et ce n'est pas tous les jours qu'on voit arriver sur sa table un ensemble d'une
envergure pareille. La certitude du coup d'œil rétrospectif permet
de voir comment l'historiographie moderne (en même temps que l'exégèse
biblique) s'est constituée, à travers les programmes de Spinoza
et de Richard Simon. À côté d'une production soucieuse de
plaire et de complaire aux puissants du moment, les clivages confessionnels apparus
au XVIe siècle favorisèrent l'émergence d'une histoire écrite
sous l'angle catholique ou protestant, et point seulement pour chanter les hauts
faits de tel ou tel monarque. L'Histoire est partout : sur les scènes
de théâtre, dans l'épopée, le roman ou les mémoires.
On compose l'histoire des empires aussi bien que d'immenses chronologies ou l'histoire
du monde vivant (Buffon) ; on passe au crible de la méthode ou de la raison — une
faculté de plus en plus présente et tatillonne — les collections
de mirabilia léguées par l'Antiquité. « Les anciens
sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant », écrivait
Molière. La querelle des Anciens et des Modernes fera beaucoup pour ruiner
le respect béat que l'on éprouvait envers les Grecs et les Latins.
Une conséquence logique sera qu'on voudra édifier la société sur
nouveaux frais : ce sera le propos de la Révolution et de la folie planificatrice
d'un Fourier. De tout cela, et de bien d'autres choses encore, il est question
dans cet excellent volume, qui doit figurer parmi les meilleures bibliothèques.
Enseignants et chercheurs