LITTERATURE
Critique littéraire
-197219-
LE XVIIIe, UN SIÈCLE DE DECADENCE ? / éd. Valérie André et
Bruno Bernard
Bruxelles : Editions de l'université de Bruxelles, 2006. - 222 p.; 24
x 16. - (Études sur le XVIIIe siècle ; 3) Notes bibliogr. Index.
- 801 Critique littéraire. -ISBN 2-8004-1383-2 : 23 €
Apogée et décadence : Dans la littérature • Littérature
: 18e siècle : Thèmes, motifs
On sait que le siècle des Lumières fut informé par l'idée
du progrès humain, dogme séculier, venu se substituer à ceux
de la grâce, du péché et de la prédestination. Il
est moins connu que l'époque fut également hantée par la
notion de décadence, corollaire logique du progrès, qui implique
qu'une société perd ce qu'elle a laborieusement conquis. Les hommes
des Lumières avaient compris, avec effarement, que les civilisations pouvaient
tomber malades. Après une conflagration mondiale, Paul Valéry ajoutera
qu'elles sont mêmes mortelles. La querelle des Anciens et des Modernes,
qui semble une vieille lune de l'histoire littéraire, implique une réflexion
sur l'ascension et le déclin des sociétés (réflexion
qui fut menée, avec une ampleur inégalée, par Montesquieu
et Edward Gibbon, dont le Decline and Fall est un classique de la prose anglaise).
On sort petit à petit de cette vulgate positiviste, marquée par
les idéaux du XIXc siècle, qui voulait que le siècle des
Lumières fût le point de départ d'un lent chemin vers des
lendemains meilleurs. Longtemps, il en est allé du XVIIIe siècle
comme de la Renaissance : les historiens ont été dupes des félicitations
bruyantes qu'humanistes et philosophes se sont décernées. Grimm
remarquait que son temps « surpassait tous les autres dans les éloges
qu'il se prodiguait à lui-même ». Les ténèbres
gothiques sont dissipées, disaient les humanistes du XVIe siècle,
enterrant en hâte le Moyen Âge, tout en préparant d'atroces
conflits religieux. La société progresse, déclaraient les
philosophes, qui presque tous moururent trop tôt pour voir la Terreur,
la Vendée et les guerres napoléoniennes. On procède donc,
de plus en plus nettement, à l'inventaire critique des Lumières
et ce n'est point un mal, car seule cette saine démarche permettra, au-delà des
faux-semblants et de l’autopromotion, d'apprécier vraiment ce qu'elles
apportèrent à l'humanité. Le XVIIIe, un siècle de
décadence ?, édité par Valérie André et Bruno
Bernard, s'inscrit dans ce mouvement. Le volume est de très grande qualité.
Les spécialistes réunis ont étudié aussi bien de
grandes figures, telles Montesquieu, Rousseau, Buffon ou Winckelmann, que des
minores (Caraccioli), voire des minimi (Rigoley de Juvigny, Aristarco Scannabue).
Des contributions d'un intérêt local, portant sur les Pays-Bas autrichiens,
alternent avec des études sur des genres littéraires ou musicaux
(le grand motet ou le roman, genre « décadent » qui prendra
une revanche éclatante). Deux articles sont consacrés à l'Angleterre
et à la Russie. Les éditeurs ont même pensé à pourvoir
l'ouvrage d'un index. Rien n'a été négligé, pour
faire de ce volume - qui accorde une juste place aux « anti-Lumières » -
un travail de référence.
BOUCHER François-Emmanuel, Les Révélations humaines : mort,
sexualité et salut au tournant des Lumières, Peter Lang, 2005
MASSEAU Didier, Les Ennemis des philosophes : l'antiphilosophie au temps des
Lumières, Albin-Michel, 2000
Enseignants et chercheurs