LITTERATURE
Littérature russe
-197125-
DES GENS DÉSENCHANTÉS / Panteleïmon Romanov ; nouvelles trad.
du russe par Luba Jurgenson
Paris : Ginkgo éditeur, 2006. - 173 p. ; 22 x 13
891.7 Littérature russe. - ISBN 2-84679-042-6 : 15€
Depuis sa mort en 1938, Panteleïmon Romanov était presque entièrement
oublié, même en Russie. Né en 1884, sous le règne
d'Alexandre ni, il a disparu en pleine période des purges staliniennes.
On l'a arraché aux limbes et c'est une fort heureuse initiative. Comme
son compatriote Tchékhov, il a laissé d'admirables nouvelles, très
bien traduites en français par Luba Jurgenson. Il n'est pas précisé si
le titre Des gens désenchantés est dû à P. Romanov
lui-même ou à la maison d'édition. Le recueil se compose
de dix nouvelles d'inégale longueur, qui plongent le lecteur dans la Russie
d'après 1917. Le temps du chaos est passé. Ceux qui ont survécu à la
guerre et à la famine ont autant de chances qu'il est possible d'en avoir,
de mourir à un âge raisonnable. Les nouvelles de P. Romanov mettent
en scène des gens du commun, des gens normaux qui, dans un monde bouleversé par
la révolution bolchevique, sont avides de normalité, quelle qu'en
soit la source. Peut-être ont-ils cru, quelques semaines ou quelques mois, à l'avènement
d'un monde nouveau. À présent, ils n'aspirent qu'à vivre,
travailler, aimer, élever leurs enfants en paix. P. Romanov excelle à décrire
la vie quotidienne des humbles. Le Kremlin, les arcanes du pouvoir, ne sont point
son affaire. Malheureusement, la Russie des Soviets était ce que Michel
Tournier appelait une « dictature horizontale », un monde où l'État
s'occupait de tout et envahissait tout, cela va sans dire pour le plus grand
bien des citoyens, qui n'en demandaient pourtant pas tant. Eux, ils souhaitent
juste vivre. Peu importent, à la limite, les difficultés de ravitaillement,
le mauvais état des équipements publics. Mais la politique, la
planification, l'ordre policier s'invitent partout et, à force de misère,
tous les défauts humains finissent par prendre le dessus : les gens deviennent
cruels (« Le don de Dieu »), lâches (« Une énigme »),
roublards (« Les fusibles ») ou indifférents (« Le bonheur »).
La plus longue nouvelle du volume, « Le droit de vivre ou le problème
des sans-parti », est un véritable chef-d'œuvre de finesse
psychologique, montrant le point d'aboutissement de la dictature : celui où les
individus se surveillent eux-mêmes et entre eux, sans même que les
autorités aient besoin de seulement lever le petit doigt. P. Romanov fait
entendre au fil de pages admirables la triste musique de l'humanité, comme
disait le poète.
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