LITTÉRATURE
Roman français
-196946-
EN NOUS LA VIE DES MORTS : roman / Lorette Nobécourt
Paris : Grasset, 2006. - 390 p. ; 21 x 13 843 Roman français.
- ISBN 2-246-59451-0
: 18,90€
Dans le dernier roman de Lorette Nobécourt, En nous la vie des morts, l'histoire se passe dans un pays du bout du bout du monde, mais cela n'a pas d'importance. Le récit se déroule dans un aujourd'hui mais cela n'a pas d'importance. En fait, quand le lecteur entre dans le livre, il est hors temps et hors espace et tout aussi bien partout et de tout temps. Et pourtant, il y a une intrigue : un homme, après le suicide de son ami le plus proche, s'isole, en ermite, dans un coin perdu du Vermont. Et pourtant, il y a des personnages magnifiques et magiques qui ont des noms et des corps. Le héros qui mène la ronde, Nortalem, Georgia, la folle, pas si folle, Guita, la sage, pas si sage et Fred, le mort et tant d'autres silhouettes étonnantes qui traversent la vie du héros durant sa halte transitoire. Mais ce n'est pas cela l'essentiel. Ce livre n'est pas habituel. L'auteur nous en avertit : « L'habitude est ce qui nous déshabitue de l'essentiel. » Alors, si le lecteur entame le voyage, il doit savoir qu'il devra quitter son habit de « normo-pathe » pour approcher en lui, « l'homme vivant ». Voyage inquiétant et salutaire. Quête initiatique ? quête spirituelle ? quête existentielle ? Tout cela, oui, et plus que cela aussi. La question vitale posée ici est : « Comment s'arracher à son destin ? » Et la réponse, le lecteur la trouvera dans la lecture, en traversant ses propres territoires d'ombre. Pour cela, il faut qu'il accepte de rentrer dans le labyrinthe à bifurcations infinies où des histoires de vie se croisent dans les mots et dans les actes. L'auteur joue avec son lecteur à un jeu de cache-cache où qui accepte de perdre a tout à gagner. Une femme, L. Nobécourt entre dans la peau et les pensées d'un homme, entre aussi dans les pages d'un livre le livre 7. Et elle laisse courir, en deux fois sept chapitres, son écriture entre lyrisme et épopée, entre noir et sale, clair et propre, entre crudité de la langue et cruauté de la vie pour mieux exalter la beauté folle de l'humain. Et le lecteur est ravi de se perdre dans ce foisonnement joyeux et tragique, dans ces contradictions terrifiantes et magnifiques, dans ces changements de tons, de registres surprenants, dans cet univers volcanique, tellurique, mythique, magique, païen, dans les méandres de ces images flamboyantes, dans ce jeu des antithèses et des oxymores où les mots se heurtent pour mieux faire sens. Chacun redécouvre des sensations oubliées, des émotions tues, des sentiments enfouis. Ici nature et culture ne s'opposent plus mais se complètent. Entre l'animal, la plante, l'homme, entre le réel et l'invention, entre le rêve et la réalité, les cloisons ne sont plus étanches. Et surtout, l'auteur abolit la séparation entre le lire et l'écrire. De toute façon, dès le début du récit, elle avait avertis les lecteurs de sa visée en mettant dans la bouche de Guita ces paroles du Deutéronome, xx, 19 : « C'est la vie et la mort que j'ai mise devant toi, tu choisiras la vie. » Quand le lecteur terminera sa traversée, il aura reçu une belle leçon d'humilité : ouvrir grands les yeux et les oreilles, capter la beauté de l'instant, tenter d'en laisser trace et, surtout, renoncer à la maîtrise sur sa vie, se contenter de lui dire oui. C'est ce que réussit avec magnificence L. Nobécourt.
Tous publics